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Face aux mutations géopolitiques et aux besoins colossaux des transitions en cours, l’Union européenne amorce un tournant stratégique avec l’Union pour l’épargne et l’investissement (UEI). Derrière les sigles, une ambition claire : mobiliser l’épargne des citoyens pour reprendre le contrôle de son financement.

Un gisement d’épargne sous-exploité

Depuis des décennies, l’Europe épargne massivement mais investit peu. Avec un taux d’épargne moyen supérieur à 14 % du revenu brut disponible, les ménages européens détiennent un capital considérable, pourtant peu orienté vers le financement de l’économie réelle. La comparaison est éloquente : seuls 17 % des actifs financiers des Européens sont investis dans des instruments de marché, contre 43 % pour les ménages américains.

Cette prudence, enracinée dans l’histoire et les politiques sociales européennes, s’explique autant par une aversion culturelle au risque que par une faible culture financière. En conséquence, une manne estimée à plusieurs milliers de milliards d’euros sommeille, alors même que l’Union doit relever des défis systémiques, notamment la réindustrialisation, la transition énergétique, la défense européenne et la numérisation. Selon les estimations du rapport Draghi, les besoins annuels de financement s’élèveraient à 1 000 milliards d’euros.

C’est cette équation — excès d’épargne, sous-investissement, besoins structurels — que la Commission européenne entend résoudre à travers sa nouvelle stratégie pour l’UEI.

Une ingénierie politique et financière ambitieuse

L’UEI s’inscrit dans une volonté plus large de bâtir un véritable marché unique des capitaux, dont l’objectif est de fluidifier les investissements au sein des 27, décloisonner les marchés nationaux et faciliter l’orientation de l’épargne vers des produits à long terme, en particulier vers les entreprises européennes. Plusieurs chantiers sont ouverts. Le premier est culturel. La Commission entend lancer à l’été 2025 une stratégie européenne d’éducation financière, afin d’élever le niveau de littératie économique des citoyens et d’encourager un recours raisonné aux marchés. Aujourd’hui encore, peu de consommateurs savent réellement différencier un fonds monétaire d’un produit de capitalisation, ce qui entrave toute dynamique de confiance.

Le second chantier est réglementaire. Il s’agit de lever les obstacles à la création d’une offre d’épargne transfrontalière. Comme le rappelait récemment Marie-Anne Barbat-Layani, présidente de l’Autorité des marchés financiers : « La finance reste territorialisée. La régulation demeure largement nationale. » Enfin, une réflexion est engagée sur les incitations fiscales. La Commission souhaite harmoniser et renforcer les dispositifs encourageant les placements longs, notamment les produits de retraite. C’est dans ce cadre que Christian Noyer, mandaté par Bruno Le Maire, a proposé une alternative au PEPP : un label commun, adaptable par chaque pays, plutôt qu’un produit unique plombé par les divergences nationales.

Une souveraineté à construire sur le terrain du capital

A l’heure où les Etats-Unis intensifient leur politique industrielle et où la Chine sécurise ses chaînes de valeur, l’Europe se cherche une voix stratégique. La guerre en Ukraine, la dépendance énergétique et les tensions commerciales ont rappelé brutalement que la souveraineté n’est pas un concept abstrait. Elle s’incarne aussi dans la capacité à financer ses propres priorités sans dépendre d’acteurs extérieurs.

C’est tout l’enjeu de cette réforme. Car comme l’expliquent les professionnels de l’investissement comme Finzzle Groupe ou Patrimmofi, l’UEI vise à créer une alternative européenne crédible, où les flux d’épargne sont recyclés localement dans des projets industriels, écologiques et technologiques. Investir et épargner reviendrait donc à soutenir l’économie européenne. La Commission propose de modifier les règles de titrisation pour libérer du capital bancaire, tout en respectant des critères de transparence et de diligence renforcée. Une révision du règlement sur les fonds de capital-risque européens est également prévue pour 2026, afin de soutenir l’innovation et les PME.

Une Europe de l’investissement à consolider

Ce projet ne pourra réussir qu’à condition d’associer étroitement les acteurs privés. Le label « Finance Europe », qui réunira dès 2026 une dizaine de pays volontaires, ambitionne de mobiliser l’ensemble des acteurs de l’intermédiation — assureurs, banques, sociétés de gestion — autour d’un cahier des charges exigeant : 70 % des actifs investis dans des entreprises européennes, cinq ans de blocage minimal, une part significative de fonds propres. Une orientation saluée par les spécialistes, à l’instar de Scala Patrimoine, qui prône la sobriété dans la création de nouveaux produits et une valorisation des dispositifs existants, comme l’assurance-vie ou le PEA.